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Le corps de la peinture

Parce que les formes et les couleurs se suffisent parfois à elles-mêmes, il
n’est pas toujours facile, lorsqu’on aborde la peinture, de trouver les mots les plus
appropriés ; les sensations et les affects échappent au langage, ils n’ont ni corps ni
matière, l’expérience peut primer sur le reste. Comme nous le montre Myoung-heui
RYU, cette expérience est ce qui enjoint l’artiste aussi bien que le spectateur à plonger
au coeur de l’oeuvre dans un rapport de réciprocité. Le regard peut façonner la toile
qui en retour, nourrit le regardeur.
L’artiste sud-coréenne propose justement, de façon exemplaire, une peinture
qui immerge. Ses toiles non figuratives ouvrent des espaces bleus animés de flux et de
tensions ; on y devine des gestes amples et violents, mais aussi le poids des couleurs
qui s’abattent sur la toile, comme une pluie sourde sur le sol asséché.
La force de ces peintures est de laisser émerger, simultanément, une sorte de
plénitude qui imbibe, qui noie le regardeur. L’oeuvre se veut donc duale, elle joue des
paradoxes et inverse les rôles. Les contradictions se lient et se complètent car quelque
chose survient et dans le même temps, fuit. Ces Corps fluides témoignent ainsi d’une
énergie tumultueuse ; les lames bleues paraissent cisailler des flots maritimes, au
même titre que l’artiste catapulte ses couleurs sur la toile. De puissantes tempêtes
apparaissent, les tourbillons ourdis par des flux aquatiques peuvent refléter des
tourments intérieurs.
De là, les couleurs simulent la vie en toute chose. Elles en manifestent la
puissance et l’incertitude, l’indomptable et l’impétuosité, mais également le calme et
le relâchement. L’ordre et le chaos s’enlacent, ce qui se mêle, aussi se démêle. Parce
que l’eau matérialise la synthèse des contraires, elle est ce qui reste et ce qui s’évade.
Ou peut-être est-elle le temps qui s’écoule et prend corps. Aussi est-ce le propre de
l’eau et de la fluidité que de s’emparer des antinomies pour mieux les amalgamer.
L’expérience des entrelacs à laquelle nous invite l’artiste construit donc une oeuvre
relativement circulaire, ou plutôt, fluide, car il s’agit d’éprouver cette eau, de la vivre,
de devenir l’élément liquide pour mieux en discerner les bruissements, ceux de l’âme,
peut-être, ceux de la probité universelle, sans doute. Ce sont parfois les cascades et
les chutes d’eau les plus élevées qui s’avèrent les plus apaisantes. Bachelard et bien
d’autres avant lui nous rappelaient à quel point, en effet, les éléments participent d’un
tempérament, d’une psychologie si ce n’est d’une philosophie, d’une philosophie de
soi aussi bien que d’une philosophie du monde. L’eau synthétise le mouvement de soi
– parce qu’elle a des vertus oniriques par exemple, parce qu’elle suscite l’imagination,
donc la production d’images –, elle figure en outre les forces du cosmos et le cycle
de la vie, en conformité avec une pensée de la fluidité et du devenir, telle qu’on la
retrouve dans les pensées orientales ou Héraclitéennes.
Si donc l’eau et les principes qui l’animent sont à l’origine de toute chose, ils
en sont aussi la fin. Comme l’eau, la peinture coule et les mots glissent, passent et se
renouvellent. Les toiles bleutées de l’artiste explorent ainsi le paradoxe d’une fluidité
qui se met en abîme, puisque c’est par l’eau que l’eau se révèle.